Calanques, un siècle d’amour et de vigilance

Je ne peux m’empêcher de publier ce texte qui a été le fer de lance de notre détermination à sauver l’escalade dans les Calanques. En effet, le GIP qui était l’organisation préparatoire à la venue du Parc National avait manifesté le souhait d’interdire l’escalade sur les falaises maritimes. J’ai donc demandé à Barney l’autorisation d’appeler notre association « des Calanques et des Hommes » qui selon moi se rapprochait un peu trop du titre de son livre « des rochers et des hommes » puis il a écrit ce texte qui résume assez bien l’engagement des grimpeurs pour ce massif :

CALANQUES : UN SIÈCLE D’AMOUR ET DE VIGILANCE.

 « Il n’y a sans doute pas, dans le monde, d’autre exemple où, si prés d’une grande ville, soit conservé un espace sauvage et d’une grande beauté comme cela est le cas pour le Massif des CALANQUES. Cela tient du miracle ! »
Ainsi s’exprimait Gaston REBUFFAT !

Que les Calanques aient eu leurs amoureux depuis longtemps, cela ne fait aucun doute. L’histoire « officielle » commence avec la création en 1875 de la Section de Provence du Club Alpin (précédée d’une année par celle du Club Alpin Français). En 1897, la Société des Excursionnistes Marseillais voit le jour. Au début du XX° siècle, ces deux sociétés regroupent prés de 4000 membres. Aussi, lorsqu’en 1913, les Calanques connaissent leur première agression majeure, il n’est pas étonnant de rencontrer ces deux associations en tête de la manifestation pour protester contre l’ouverture de la Carrière Solvay, à Port Miou. Elles n’auront pas hélas gain de cause, mais dix ans plus tard, lorsqu’un projet semblable est envisagé à En Vau, une manifestation de protestation rassemblant 100.000 personnes permet de sauver la Calanque d’En Vau.

Le projet qui, de manière récurrente a été suspendu à la manière d’une épée de Damoclès, est celui de la « Route des Calanques ». Cette route littorale, en corniche – avec bretelles desservant Sormiou et Morgiou –  a été une menace constante pendant prés d’un demi-siècle : de 1927  (Proposition du maire de Cassis pour une route des Calanques) jusqu’à la demande, en février 1967, de la Chambre de Commerce, d’un réseau de 42 km de routes (dont certaines à péage), rien n’aura été épargné aux Calanques.

Pour ajouter un peu de variété, il y a eu (1959) «  un projet de construction sur le Plateau de l’Homme Mort, d’un complexe « scientifique et attractif », comportant une tour de 350 m de haut, un Palais des Congrès de 8000 places, une boule tournante de 70 m de diamètre, reposant sur un lac artificiel, un réseau très dense de communications, le tout complété par un zoo et l’immersion, dans la Calanque de Morgiou, d’un cylindre de 25 m de diamètre pour observer… Pour réunir ces éléments quelque peu disparates, un téléphérique et un réseau routier de 15 m de largeur ! » (Plaquette du COSINA ; G. Rébuffat)

Dans le même ordre d’idée, en 1968, la Chambre de Commerce présente à la Commission Départementale des Sites un projet de téléphérique aboutissant au sommet de Marseilleveyre, comportant à la station terminale un restaurant !

 

Les pressions pour une Route des Calanques devenant de plus en plus insistantes, il devint nécessaire de regrouper les défenseurs des Calanques en une seule association : c’est ainsi qu’est né le COSINA (Comité de défense des Sites Naturels), le 17 juin 1965. Son président est un homme remarquable : Paul ROUAIX. Les interventions de Paul Rouaix et des membres du COSINA sont multiples, et aboutissent au « classement » des Calanques. Par le Décret du 29 août 1975, les Calanques deviennent « Site Classé » (le littoral suivra un an plus tard).

Pour autant, sont-elles protégées de manière définitive ? La réponse est NON ! Le POS de 1991 déclasse certains sites : L’UCPA à Sormiou se voit gratifiée de 5000 m2 constructibles, le doublement de la route des Goudes est prévu (ainsi que 5000 lignes téléphoniques), et la frange littorale devient susceptible d’abriter des constructions sur pilotis (jusqu’à 6 m de haut !). Venant renforcer l’action du COSINA, se crée UCL (Union Calanques Littoral). Cette association, présidée par Henri Augier, épaulée par les traditionnelles associations d’amoureux des Calanques, obtient le retrait de ces projets.

Récemment, sous l’impulsion d’un collectif baptisé « Un Parc National pour les Calanques », à laquelle se joint le CAF Marseille Provence, un projet d’implantation d’un hôtel de luxe au Mt Rose est écarté en 2008.

Comme on le voit, depuis un siècle, les agressions n’ont pas manqué, et sans une vigilance constante de la part d’associations de protection de la nature et d’usagers telles que le Club Alpin, les Excursionnistes Marseillais, les Amis de la Nature et bien d’autres, il ne resterait pas grand-chose de la sauvage beauté des Calanques, qui auraient été « mutilées », comme l’ont été tant d’endroits de la côte méditerranéenne. Mais les Calanques, ce sont aussi, comme j’ai eu le plaisir de l’écrire, « Des Rochers et des Hommes ». Et je voudrais revenir sur quelques personnages remarquables qui ont mis leur charisme, leur notoriété et leur énergie au service des Calanques. Les Calanques étant essentiellement fréquentées, tout au moins par voie terrestre, par des excursionnistes et des grimpeurs, il n’est pas étonnant que ce soit parmi ces derniers que l’on ait trouvé les défenseurs les plus pugnaces.

L’acte de naissance de l’escalade correspond à l’ascension, il y a 130 ans, de la Grande Candelle par Francis W. Mark, vice-consul britannique à Marseille. Pendant un demi-siècle, les motivations de Mark et de ses successeurs rejoignent celle de l’alpinisme classique. Aussi incongru que cela puisse paraître pour un massif de dimension aussi réduite, l’histoire des Calanques prend une tournure alpine : on commence par la « conquête des sommets », et on explore les endroits vierges. Ainsi le Val Vierge n’est découvert qu’au tournant du XX° siècle car, même par le bas, le fameux Pas du Rocher Club (le passage de l’œil de Verre) est inaccessible au plus commun des marcheurs ! Gageons que ce Val Vierge devait réellement l’être, nanti d’une végétation quasi-tropicale. Quant au Devenson, accessible par la mer, il faudra attendre 1920 pour que les premiers « alpinistes » trouvent le cheminement complexe qui conduit à la calanque.

En 1936, un jeune postier marseillais est l’auteur d’un véritable coup de théâtre : avec un nombre réduit de pitons, Henri Barrin vient à bout de la face nord du Rocher des Goudes, et provoque une révolution dans les Calanques. L’exploit de Barrin impulse une dynamique telle qu’en moins de dix ans, des noms comme Livanos ou Rébuffat brillent au firmament de l’alpinisme mondial.

Avec la première répétition de l’éperon Walker à la face nord des Grandes Jorasses (Rébuffat et Frendo) et la première du Grand Dièdre de la Su Alto (Livanos et Gabriel), la valeur de l’alpinisme marseillais n’est plus à démontrer. La Su Alto passe pour la voie la plus difficile des Dolomites, autant dire du monde entier, les Dolomites représentant le nec plus ultra de la difficulté pure. En 1950, Rébuffat est invité à l’expédition de l’Annapurna (8091 m). Avec Terray, ils sacrifient leur chance d’aller au sommet, pour sauver Lachenal et Herzog qui reviennent épuisés et gelés du premier « 8000 » gravi. Avec cinq cents premières dans les Calanques à son actif, le plus souvent avec son épouse Sonia, Georges Livanos domine l’escalade marseillaise pendant un quart de siècle.

La génération de Marseillais qui suit, celle de Guillot, Bourges, Cassin, Coqueugniot, Duvilliers, Mandin et des frères Kelle, apporte une série d’itinéraires superbes, destinée à enrichir l’héritage laissé par Livanos. Cassin et Guillot poussent le niveau en escalade libre très loin, alors que Bourges et Kelle pérennisent un style découvert par Save de Beaurecueil, puis Ramond et Joubard, celui des traversées au-dessus de la mer. Lorsque les lignes verticales se font rares, l’imagination des grimpeurs en crée des nouvelles, horizontales. Le paradis ces aventures mi-alpines, mi-marines, a pour nom Devenson, Oule et Castelvieil, ainsi que le Cap Morgiou, que nous découvrirons une décennie plus tard, Michel Charles et moi-même.

Dans les années 80-90, le niveau explose, en escalade comme en alpinisme. La Marseillaise Nanette Raybaud est la première Championne du Monde d’escalade, et la cordée  des Marseillais Fauquet-Fine fait une tentative à la face du Lotshe (8500 m) qui passe pour le mur le plus redoutable de l’Himalaya.

Comme on le voit, les Calanques ont formé des grimpeurs et des alpinistes de classe internationale, mais elles ont surtout engendré des amoureux inconditionnels. Le plus célèbre d’entre eux est Gaston Rébuffat. Guide célèbre, écrivain et conférencier à succès, Rébuffat n’a jamais manqué une seule occasion de voler au secours des Calanques. Il a usé de sa notoriété pour intervenir auprès des personnages influents ; il a, dans ses livres et ses films, notamment grâce aux images superbes de son ami d’enfance Gabriel Ollive, souligné leur beauté, mais aussi leur fragilité ; il a apporté son soutien inconditionnel à des défenseurs comme Paul Rouaix ; il a, jusqu’à son dernier souffle, voulu un Parc National. Rébuffat était un humaniste, ses livres vantent la beauté de la montagne, les liens de la cordée, la connivence entre l’homme et la nature.

Vouloir priver les amoureux des Calanques d’une partie essentielle de leur paradis me semble une erreur, surtout d’une manière qui sonne comme un oukaze, sans la moindre discussion. Je souhaite de tout cœur que ce parc National, que je tant désiré et pour lequel je me suis tant battu, ne parte pas sur ces bases.

Barney Vaucher, le 1° octobre 2009